Ferme familiale, hommage au temps qui passe.
Dans mon enfance, j’ai souvent accompagné mon père vétérinaire sur des fermes laitières. C’est pourquoi dès les premières images du film Ferme familiale de Mathieu Quintal, j’ai senti la nostalgie m’envahir. Plus de 25 ans ont passé depuis, mais la ferme Montcalm qui est décrite dans le documentaire, m’a ramené à cette époque comme si le temps s’était effacé. J’y ai retrouvé un monde qui m’est demeuré étrangement familier, avec ses petites étables à plafond bas, la porte d’entrée par la laiterie, les vaches méthodiquement alignées dans les carcans, le tout animé par le va-et-vient bruyant des trayeuses portables. Pourtant, derrière cette apparente continuité se cachent des transformations radicales. Autrefois, la vache que je flattais avec tant de plaisir ne produisait guère plus de 8000 kg de lait, alors qu’ aujourd’hui on parle de plus de 11 000 kg. Cette hausse de 73% de la production est le fruit d’améliorations incrémentales apportées à la génétique et à l’alimentation de ces animaux. Des changements qui peuvent passer inaperçus pour le commun des mortels.

Par contre, les aspects de l’évolution de la ferme laitière abordés dans le documentaire, loin d’être graduels, sont plutôt abruptes et bien visibles. Ferme familiale suit l’histoire d’une entreprise agricole familiale (quatrième génération) qui, à l’aube de ses 100 ans d’existence, subira une évolution radicale au coût de 3 millions de dollars. Il s’agit de construire une immense étable avec robots de traite. afin d’optimiser la production et de réduire la charge de travail. Le film nous plonge dans la réalité des fermes laitières d’aujourd’hui et nous fait réfléchir sur la transformation du monde agricole au fil du temps. Ni regard misérabiliste sur le passé, ni apologie du modernisme, le film de Mathieu Quintal nous offre ce qui se fait de mieux en matière de documentaire : un portrait juste et nuancé d’un moment bien précis de l’histoire humaine.
« Après que tu l’as eu, câline que tu t’en passerais pu »
Le film nous plonge dans une méditation profonde sur le progrès et les enjeux intergénérationnels face à ces changements. Il est beau de voir les vieux oncles en fin de parcours, maganés et fatigués, mais sans aucun regret pour ces décennies à trimer dur. Malgré tout, ils aspirent à mieux pour leurs enfants et conçoivent que le mode de vie qu’ils ont eu n’est plus compatible avec la vie moderne. Parce que, comme dit l’un des fils dans le documentaire: « C’est un mode de vie, mais ça n’est pas obligé de prendre ta vie au complet. »

Durant le documentaire, le vieil oncle évoque les interminables journées de labours sous le froid mordant de l’automne, juché sur un tracteur sans cabine. Maintenant que ces labeurs sont fait au chaud dans un tracteur cabine chauffé, il ne voit pas comment il pourrait aujourd’hui s’en passer. Cela illustre bien l’essence du progrès, qu’il soit technologique ou social: « Après que tu l’as eu, câline que tu t’en passerais pu.’’
Au début du film, les fils rêvent à haute voix au jour où les robots assumeront une partie de la tâche et leur permettront d’aller au match de soccer de leur enfant, de donner du temps libre aux blondes et de s’en donner à eux-mêmes. Plus de temps en famille, moins de problèmes de dos et d’arthrite. Le bien-être humain, c’est ce qu’offrent les robots et les machines.
Ce qui était autrefois considéré comme les meilleures conditions qui soit nous paraît désormais insupportable à mesure que le monde évolue. Un roi du 11e siècle regarderait avec envie le confort offert aux vaches de la ferme Montcalm.

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Concernant les femmes du film, il y a un respect mutuel entre les générations pour les choix de vie des unes et des autres. Les grand-mères évoquent avec fierté leur rôle de mères au foyer, insistant sur le fait que cela leur a apporté une vie pleine et gratifiante. Elles observent avec une pointe d’épuisement les défis auxquels sont confrontées les jeunes mamans d’aujourd’hui, qui tentent d’équilibrer carrière et vie de famille. Parallèlement, la nouvelle génération manifeste sa reconnaissance de pouvoir explorer les horizons au-delà des limites de la ferme et la chance de poursuivre des carrières et des passions en dehors du cadre agricole.

Ferme à échelle humaine
Évidemment, pour une partie de la société éloignée des réalités agricoles, de tels changements peuvent susciter de l’indignation. Les Montcalm se voient parfois critiqués et accusés de vouloir industrialiser leur ferme à outrance. « Bon, un autre qui va devenir une grosse industrie. » L’urbain se plaît encore à imaginer une agriculture de pinte de lait avec deux vaches dans le champ et une belle grange ancestrale. Puis, paradoxalement, il exige des produits de qualité supérieure à des prix toujours plus bas. C’est pourquoi le mouvement des petites fermes porté par, entre autres, Jean Martin Fortier a eu un franc succès : il a vendu aux citadins l’illusion qu’un monde composé exclusivement de petites fermes pourrait subvenir aux besoins alimentaires de tous. On a créé ce concept de marketing de « ferme à échelle humaine » pour opposer les petites fermes maraîchères aux grandes exploitations mécanisées. De manière explicite, on oppose ici la ferme qui exige beaucoup de labeur humain à celle qui en exige moins, mais la puissance de ce concept tient à ce qu’elle sous-entend que l’humanité de ceux qui travaillent dans ces vastes exploitations agricoles se trouve broyée par les engrenages de ces imposantes machines acquises à crédit.
Le film de Mathieu Quintal remet habilement en question cette dichotomie réductrice. Malgré l’évolution du secteur et les progrès technologiques et en dépit du passage du temps marqué par les décès et les naissances, l’humain reste au centre de cette histoire.

À travers un montage d’archives familiales juxtaposées aux images de l’actuelle ferme Montcalm, le réalisateur illustre la continuité de la vie. Le documentaire Ferme familiale ne cherche pas à nous imposer une conclusion précise ou une morale définie. C’est simplement un hommage émouvant au temps qui passe, entrelaçant avec finesse nostalgie et optimisme face à l’avenir. Un rappel qu’en dépit d’un monde de plus en plus technologique et en changement perpétuel, la nature humaine demeure la même.
De toute beauté…


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