Thomas Gerbet et l’effet cocktail

L’effet cocktail

Certains mots possèdent un pouvoir étonnant : ils peuvent altérer profondément la capacité de réflexion de certaines personnes. Cet effet, déjà surprenant en soi, devient encore plus puissant lorsqu’ils sont associés à d’autres termes. Sous l’influence de cet « effet cocktail », l’esprit critique de certaines populations vulnérables peut alors être complètement anéanti.

L’un de ces « effets cocktail » nuisibles à l’esprit critique réside, sans surprise, dans l’association des mots « pesticide » et « lobby ». Un exemple frappant de personne sensible à ce cocktail linguistique toxique est Thomas Gerbet, journaliste bien connu des fidèles lecteurs de ce blogue. Une fois de plus, dans son article de la semaine publié sur Radio-Canada, notre célèbre enquêteur démontre les ravages qu’une exposition répétée à certains termes peut provoquer. Voyons donc quel « scandale gerbéen » Thomas nous réserve cette fois-ci :

Accrochez-vous bien : on nous apprend l’existence de V-Fluence, une agence de relations publiques et de marketing qui collabore avec le secteur agroalimentaire. Celle-ci propose notamment une infolettre servant d’agrégateur d’informations sur l’actualité et les débats du moment. Destinée aux acteurs de l’industrie, aux universitaires, aux journalistes ainsi qu’à toute personne curieuse, cette infolettre adopte une perspective favorable à l’agriculture moderne. Une position qui, bien sûr, doit agacer Thomas Gerbet, mais qui, à elle seule, ne saurait justifier un article « gerbéen ».

Heureusement pour notre journaliste d’enquête, il y a plus : les fameuses fiches ! Une section privée du site de V-Fluence donnait accès à un wiki interne, où les membres pouvaient partager des informations et répertorier l’ensemble des acteurs du débat agroalimentaire, qu’ils soient favorables ou opposés à l’agriculture moderne. Journalistes, scientifiques, communicateurs, agronomes, militants ou organismes y étaient documentés. Dans les fiches leurs positions, leurs sources de financement, et des études scientifiques ou arguments étaient proposés pour « remédier aux informations erronées ou trompeuses ». 

N’est-il pas normal qu’une agence de communication dresse un portrait complet du débat, en identifiant tous ses protagonistes et en exposant leurs arguments, motivations et financements ? Comment débattre sans connaître les positions et arguments exposés sur la place publique ? C’est bien là le problème : de nombreux militants anti-agriculture moderne cherchent à monopoliser l’espace public et à empêcher toute remise en question de leur vision, surtout lorsqu’elle est contestée par des données scientifiques.

Encore une fois, il ne s’agissait pas d’un fichage des « personnes gênantes pour l’industrie », comme l’affirme Thomas Gerbet, mais d’un répertoire rassemblant l’ensemble des acteurs du débat. De toute façon, même si c’était le cas, je ne vois vraiment pas où serait le problème.

À leur défense, il reste un certain détail à l’histoire. Comme tout réseau social, il y a eu des dérapages. Il semblerait que certaines informations personnelles y aient été partagées (des informations de toute façon déjà publiques, ). Selon Thomas Gerbet, on retrouvait sur certaines fiches des éléments tels que « l’infidélité d’un scientifique, la dépression de sa femme, un accident de voiture, les prénoms de ses enfants… »

Soyons clairs : si cela s’avère, c’est un comportement lamentable et surtout inutile. Mais… de là à en faire un article dans notre média d’État ? Ce n’est manifestement pas assez consistant pour en faire une vraie nouvelle, mais cela n’empêche pas Thomas Gerbet de s’en emparer. Il suffit de glisser habilement quelques mots chargés d’émotion pour faire croire à une cabale de gangsters prêts à tout pour « faire taire » des « personnes gênantes ». Personne n’est à l’abri : même des experts de l’ONU sont « pris pour cible »…Sans grande surprise, aucun exemple ni preuve concrète d’intimidation, de pression ou de tentative de faire taire n’est avancé. De simples allusions suffisent visiblement à alimenter un article à sensation.

Le deep state Amârikain

Selon Thomas Gerbet, le gouvernement américain aurait financé la collecte de ces informations. Scandaleux ? Pas vraiment. Thomas Gerbet explique que c’est en fait le département de l’Agriculture qui a signé un contrat avec une firme de conseil en communication, laquelle a ensuite sous-traité certaines tâches à l’agence V-Fluence. Il faut donc forcer la note pour prétendre que le gouvernement américain a financé cette collecte d’informations. Gerbet a sans doute hésité avant d’inclure cette information inutile dans son article, mais il a probablement jugé qu’en ces temps de tensions entre Canadiens et Américains, il serait facile de semer la confusion et d’alimenter l’indignation des lecteurs déjà outrés.

Le gouvernement américain qui financerait le fichage de voix dissidentes canadiennes!!!! Indignation garantie.

Quel metteur en scène, ce Gerbet. Allez, mettons ça en titre pour un parfait clicbait :

Interrogée pour l’article, la députée Anne Minh-Thu se demande : « Il y a des fonctionnaires du gouvernement américain. Ils se servent de ces informations pour faire quoi? » La réponse lui semble évidente : c’est « pour faire taire les scientifiques, les journalistes et les députés qui pourraient nuire à l’industrie agroalimentaire ».

Tout s’explique : le Deep State utilise des kompromats informations publiques pour museler les dissidents… en les menaçant de rendre une information déjà publique… publique. Ah, les salauds.


Canadiens fichés

Parmi les Canadiens « fichés » mis en avant dans l’article, on retrouve Thierry Vrain, un ancien chercheur d’Agriculture Canada, connu pour ses positions, disons, controversées. Habitué à recycler les mêmes vieux mythes sur les OGM et les pesticides, il a sans doute vu sa fiche remplie par les « méchants » de V-Fluence avec des études et arguments scientifiques pointant les failles de son discours. Un véritable scandale !

professeur Lanphear

On nous ramène aussi notre cher professeur Land-of-Fear Lanphear, qui aurait lui aussi été « fiché » et décrit comme activiste. Ce qui est… tout simplement le cas. Le pauvre professeur affirme avoir dû se « réfugier » au Canada à cause du harcèlement exercé par des lobbyistes, évidemment sans fournir le moindre détail sur ces allégations. Selon lui, il aurait été exclu de trois comités différents pour les mêmes motifs.

Il conviendrait peut-être de se demander si la véritable raison de son expulsion n’est pas plutôt sa propension à dire continuellement un peu n’importe quoi et à user de démagogie pour avancer son agenda? Santé Canada et Ottawa ont confirmé à Radio-Canada qu’ils n’utilisent pas les services de V-Fluence. Dommage…S’ils l’avaient fait, on aurait peut-être évité d’embaucher ce démagogue à l’ARLA et prévenu une catastrophe annoncée.(lire mon texte L’ARLA et le professeur Land-of-fear)

La parrot team

La “parrot team” n’a pas perdu une seconde pour s’indigner publiquement et relayer le « scoop ». Vigilance OGM, un lobby financé par l’industrie biologique et par le gouvernement (de manière extrêmement directe)1, a envoyé une infolettre à ses membres pour dénoncer le fait que l’agence V-Fluence, financée par l’industrie et le gouvernement américain (de manière extrêmement indirecte), envoie elle aussi des infolettres à ses propres abonnés…

Mais ce n’est pas tout. Dans son infolettre, Vigilance OGM s’offusque de l’existence de ces fameuses fiches (non publiques)… tout en partageant, quelques lignes plus bas, un lien vers son propre site, où figure une fiche (publique) du professeur Stuart Smyth détracteur de l’agriculture biologique, dont le seul « crime » est de s’être abonné à l’infolettre. Visiblement, Vigilance OGM a toujours brillé par sa cohérence. À croire qu’une exposition prolongée aux mots lobby et pesticide peut franchir la barrière hémato-encéphalique et causer des dommages permanents. Inquiétant.

SCANDALEUX!!!

Le professeur Stuart Smyth n’est pas le seul à être «fiché » sur leur site. On y trouve également le professeur Sylvain Charlebois, dont certaines informations personnelles, certes publiques mais non pertinentes, sont divulguées dans le seul but de le discréditer (le faire taire ?)2. Vigilance OGM a aussi fiché le journaliste Jean-François Cliche, l’un des rares dans le métier à sembler immunisé contre les mots pesticides et lobby, et à conserver intact son sens critique malgré une exposition répétée à l’effet cocktail.

Pour décrédibiliser le journaliste, Vigilance OGM l’a affublé du néologisme pesticido-sceptique dans sa fiche, un terme qui illustre parfaitement le niveau intellectuel du débat dans lequel cet organisme — ou plutôt ce lobby — tente de nous entraîner.

Je ne condamne pas le fait que Vigilance OGM rédige de telles fiches : comme je l’ai dit, cela peut être un outil utile pour mieux comprendre le débat et ses parties prenantes. Le problème, c’est que ces fiches ne livrent aucune information pertinente. Elles se limitent à des raisonnements circulaires et à de la culpabilité par association, rien de plus.

Journaliste « d’enquête »

Cela fait déjà un moment que ce « scoop » a été relayé par les médias. En effet, Lighthouse Reports, présenté par Gerbet comme un collectif de médias, est parvenu, en septembre 2024, à faire publier les résultats de son enquête contestable dans plusieurs grands journaux, dont Le Monde et The Guardian. Deux valeurs sûres lorsqu’il s’agit de diffuser ce type de reportage partisan.

Dans The Guardian, l’article était signé par la lobbyiste Carey Gillam, une ancienne employée de U.S. Right to Know (USRTK), un organisme largement financé par l’Organic Consumers Association. Dans une version antérieure de l’article, le financement de ce publireportage était clairement mentionné, mais cette information a ensuite été reléguée en fin de texte dans les mises à jour suivantes.

Quant à Radio-Canada, il n’a pas jugé utile de préciser cet élément au lecteur. Dévoiler les sources de financement, c’est réservé aux méchants de l’industrie, bien sûr.

Il a certainement dû y avoir un moment, au cours de leur enquête, où Lighthouse Reports a réalisé que leur année de travail et les 800 000 $ investis pour dénicher des éléments compromettants sur V-Fluence ne menaient nulle part. Fallait-il jeter l’éponge ou poursuivre ?

J’imagine qu’ils ont misé sur le fait que, parmi leur longue liste de partenaires médiatiques, certains poissons finiraient par mordre à l’hameçon. Et ils ont eu raison : la pêche a été fructueuse. Les portes de nos médias restent grandes ouvertes dès qu’il s’agit de relayer ce type de désinformation financée par des fondations aux poches profondes.

Misère… Comment nos médias peuvent-ils avaler un ‘’scoop’’ aussi bidon? L’effet cocktail, sans doute.

En septembre 2020, Radio-Canada s’interrogeait sur la pertinence de parler des théories du complot. Manifestement, elle a choisi non seulement d’en parler, mais aussi d’en faire la promotion.

Ils auraient au moins pu réutiliser la même image pour les deux articles… histoire d’économiser un peu d’argent.


  1. Le gouvernement québécois finance le lobby Vigilance OGM à hauteur de 144 000 $, tandis que l’industrie y injecte au moins 16 000 $.https://www.vigilanceogm.org/sites/www.vigilanceogm.org/files/2024-07/RAPPORT%20ANNUEL%202023-2024.pdf ↩︎
  2. On y apprend que le professeur a reçu une plainte ; cependant, il ne s’agit que d’une simple accusation, et l’issue de l’affaire reste inconnue. Bref, partager ce genre d’info est lamentable et inutile ↩︎
Unique
Mensuellement
Annuellement

Pour soutenir agricolincredule c’est ici

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant

C$5,00
C$15,00
C$100,00
C$5,00
C$15,00
C$100,00
C$5,00
C$15,00
C$100,00

Ou saisissez un montant personnalisé :

C$

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Up ↑