J’ai eu le malheur en buvant mon café de jeter un coup d’œil sur l’actualité. Chose que j’essaie d’éviter dû au très faible ratio GIATI (good informations acquired for time invested) offert par nos grands médias québécois. Aussitôt que j’ai aperçu le mot pesticide dans le titre du nouvel article de Thomas Gerbet à Radio-Canada, je savais que ma journée allait être gâchée.
Quel est donc le nouveau « scandale » que les médias tentent encore de mousser ? Ils ont une fois de plus réussi à dénicher une figure crédible pour soutenir leur intrigue conspirationniste, soit celle d’une puissance obscure du lobby des pesticides. Cette fois, il ne s’agit pas d’un agronome, comme dans l’affaire Louis Robert, mais d’un universitaire renommé en sciences de la santé. C’est du sérieux. L’année dernière, Bruce Lanphear, un universitaire qui a mené de nombreuses études sur l’impact des contaminants sur la santé, a été nommé coprésident du Comité consultatif scientifique sur les produits antiparasitaires (CCS-PA). Ce comité a été créé pour tenter de rétablir le lien de confiance rompue par le pseudo–scandale des demandes d’augmentation des limites maximales de résidus (LMR). Monsieur Lanphear a démissionné bruyamment pour manifester son désaccord avec le fonctionnement de l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA). Dans une lettre de trois pages sur les raisons de son départ, M. Lanphear dresse, selon Le Devoir, un constat accablant de son année au sein de l’appareil fédéral. Mais qu’en est-il vraiment? En examinant le dossier de plus près, on se rend compte rapidement que le véritable scandale ne réside pas dans les raisons invoquées pour cette démission, mais plutôt dans la nomination de M. Lanphear à ce poste. Après une recherche sommaire sur internet, il était clair que tout cela devait mal finir.
Un activiste fait de l’activisme
Faisons connaissance. Bruce Lanphear est un professeur en sciences de la santé spécialisé dans les neurotoxines environnementales. Il a notamment étudié l’effet du plomb et du fluor sur le développement cognitif des enfants.
Le professeur Lanphear est de son propre aveu un activiste, comme il l’exprime dans le livre « Mass Communication: Issues, Perspectives and Techniques » de Jason R. Detrani : « Il y a une école de pensée selon laquelle notre travail en tant qu’épidémiologistes consiste simplement à rapporter les résultats dans des revues tandis que d’autres traduisent ces résultats au public – je ne souscris pas à cela. Je considère que mon travail consiste également à aider à traduire les résultats de manière à ne pas induire le public en erreur, mais aussi à aider les gens à comprendre pourquoi quelque chose est important.«
Même si je suis davantage aligné avec l’école de pensée qui préconise une séparation entre la science et la communication, je reconnais les limites de cet idéal et je ne juge pas les scientifiques qui choisissent de s’engager dans le militantisme.
Néanmoins, Lanphear met à mal sa crédibilité avec ce passage du même livre : « Je me sens obligé de présenter les données de manière à prévenir une exposition dangereuse dans la population« . Un autre passage suggère également qu’en communiquant sur les risques chimiques à faible dose, Lanphear vise à créer un sentiment d’urgence, qui, selon lui, est une condition préalable à la législation environnementale. » En d’autres termes, selon Lanphear, susciter une panique pourrait être un préalable à la législation environnementale. Ça, mes amis, c’est un carton rouge : Lanphear n’aurait jamais dû avoir le droit de s’approcher à moins de 100 km de l’ARLA.
Lanphear, un fervent défenseur de l’agriculture biologique, estime que l’utilisation des pesticides de synthèse n’est pas essentielle. Dans sa lettre de démission, il fait référence à une étude(introuvable) de l’UNICEF affirmant que l’alimentation mondiale peut être assurée sans pesticides. Bien qu’il soit possible de discuter de l’emploi abusif ou incorrect des pesticides, l’idée de s’en passer totalement semble complètement déconnectée de la réalité.
Fréquentation douteuse
Le professeur Lanphear a participé en tant que membre invité au Council of Fellows du Collegium Ramazzini, une institution qui prétend promouvoir la compréhension des risques liés à l’exposition à certaines substances. Cependant, la réputation du Collegium Ramazzini, est disons, loin d’être irréprochable. En effet, cette institution est souvent associée à la pratique du « decision based evidence making » — créer des preuves pour justifier des décisions prises à l’avance — au bénéfice d’ONG douteuses ou d’avocats en quête de gains faciles. Sans recourir à la disqualification par association, il faut reconnaître que cette affiliation au Collegium Ramazzini aurait dû alerter l’ARLA lors de l’examen du CV de Lanphear.
Some little things matter, others don’t

Lanphear a mis sur pied un site web, Little Things Matter, destiné à sensibiliser le public aux dangers des contaminants pour la santé. Il a même produit des vidéos à vocation ‘’éducative’’. Je vous invite à y jeter un coup d’œil. Il y aurait tellement à commenter, mais pour faire court, c’est plutôt décevant. Bien sûr, toutes les informations contenues dans son site et ses vidéos ne sont pas nécessairement incorrectes. Cependant, à l’instar de tout bon démagogue, il tisse adroitement la vérité avec des exagérations grossières, des mensonges et des anecdotes.
En voici quelques extraits pour vous donner une idée du ton. Mise en garde en bas d’article
Lanphear dépeint l’image d’un monde qui n’aurait tiré aucune leçon de la toxicologie depuis six décennies, où les produits chimiques seraient mis sur le marché sans aucun contrôle. Un monde où le corps des femmes enceintes et des enfants seraient inondé de toxines à des niveaux dangereux. « Il n’y a pas de niveau sûr », proclame-t-il. De plus, nous renvoie à cette demande classique, mais irréalisable, exigeant que l’industrie prouve qu’un produit n’est pas toxique. Je vous rappelle encore une fois qu’il est impossible en science de prouver une négatif.

Dans une entrevue accordée à une balado présentée par des mères légèrement hypocondriaques (ce qui est compréhensible, compte tenu de la qualité des médias actuels), le professeur y va de son discours habituel, légèrement démagogique. La conversation tourne autour des effets des pesticides décrits comme les « insidious chemicals found in your lawn and body » (les produits chimiques sournois présents dans votre pelouse et votre corps), puis il souligne que plusieurs maladies sont en pleine expansion. Ses exemples sont : crise cardiaque, cancer des poumons, naissance prématurée, leucémie et autisme.
Parmi ces exemples, seule la leucémie chez les enfants connaît une légère augmentation dans notre pays. L’incidence de l’autisme est le seul exemple d’une tendance qui augmente rapidement, mais, bien que l’influence de l’environnement soit toujours débattue, il y a consensus général sur le fait que cette « explosion » est largement due à l’amélioration des diagnostics et du dépistage.
Bref, on se calme le pompon, l’épidémiologiste.
Crise cardiaque:

Cancer du poumon:

Naissance prématurée:

Alors que le point d’ancrage initial du débat était l’impact des pesticides, il a opportunément ensuite étendu la discussion pour englober les facteurs de risque associés à ces maladies comme l’arsenic, le tabac, le plomb et la pollution atmosphérique. Là réside la problématique centrale : il semble toujours délibérément embrouiller les limites entre les ‘’little things’’ qui ‘’matter’’ et celles qui, probablement, ‘’matter’’pas pantoute.
Parce que comme on dit en Acadie: C’est pas la size qui compte c’est le way que ton organisme le handle. 1
Regrettable misunderstanding

Notre éminent professeur a une propension à abuser du terme « substitution regrettable » dans son entreprise de désinformation alarmiste. Sa compréhension rudimentaire de ce concept complexe révèle non seulement une lacune dans ses connaissances, mais aussi une certaine mauvaise foi.
Malgré ce qu’en dit Lanphear, la « substitution regrettable » ne se résume pas simplement à remplacer un produit chimique toxique par un autre (un postulat qui, de toute façon, n’a aucun sens étant donné que tout peut être toxique selon la dose). En réalité, ce terme désigne le processus par lequel une molécule dont le profil toxicologique est bien documenté est remplacée par une autre, plus récente et moins bien comprise, et donc potentiellement plus dangereuse.
Lanphear martèle que nous sommes en train de reproduire sans cesse la même erreur en substituant des produits. Il en veut comme preuve l’arsenic, le plomb, le DDT, les organophosphates, les néonicotinoïdes, etc. comme autant d’exemples de substitutions successives regrettables. Cela témoigne-t-il d’une erreur récurrente ou est-ce plutôt le signe encourageant de l’évolution de nos connaissances, des modifications dans notre tolérance au risque et de l’émergence de nouvelles technologies et molécules destinées à la protection des cultures ?
Est-il approprié, comme le suggère Lanphear, de mettre sur le même plan la pulvérisation massive de DDT sur des enfants et l’utilisation ciblée de pesticides moins toxiques par le biais de drones ou d’enrobage de semences? Est-ce que le fait d’interdire certains produits pour ensuite en approuver d’autres, plus sûrs, démontre un système de régulation obsolète qui protège l’industrie des pesticides plus qu’elle ne protège les Canadiens? N’est-ce pas simplement le fonctionnement normal et attendu de la part d’une agence de santé publique?2 Il est important de se rappeler que TOUT est toxique et RIEN n’est sûr. Nous pouvons simplement aspirer à des niveaux d’exposition moins toxiques et un peu plus sûrs. Comme toujours, on veut moins de pires et plus de mieux.

La lettre, un constat ‘’accablant’’?
Ce qui est un peu accablant dans ce qui ressort de la lettre de notre professeur c’est que même après un an auprès de l’ARLA il n’a toujours pas compris le but de l’agence, ni son fonctionnement et encore moins le rôle d’un comité de conseil scientifique.
D’entrée de jeu, le professeur manifeste son mécontentement, ayant découvert, une fois en poste au Comité consultatif (CCS-PA) que le mandat accordé au comité est… consultatif. I mean…


Il estime inapproprié que son comité (CCS-PA) occupe une place moins prépondérante que celle du Conseil consultatif de la lutte antiparasitaire (CCLA). Toutefois, cette critique semble sans fondement. Un comité tel que le CCLA, composé de fabricants de pesticides, de groupes d’utilisateurs, de groupes environnementaux et du domaine de la santé ainsi que de représentants possédant une expertise dans le domaine, a toujours été un élément clé du processus de gestion des risques. Le nouveau comité CCS-PA est, quant à lui, optionnel et simplement destiné (je dis pas que ce n’est pas important) à épauler l’ARLA dans l’amélioration de ses approches et de ses méthodes.
Il est indéniable que le niveau d’influence de l’industrie dans le comité consultatif pour l’ARLA peut être débattu. Cependant, la prise de position de Lanphear selon laquelle l’industrie ne devrait pas participer au CCLA démontre une fois de plus un manque évident de jugement et une déconnexion manifeste d’avec la réalité.
Dans sa lettre, Lanphear s’interroge à savoir si l’ARLA devrait viser à minimiser l’utilisation des pesticides ou simplement s’assurer du respect des limites maximales de résidus (LMR). Cependant le rôle de L’ARLA, comme elle le lui a rappelé, est vraiment de veiller à ce que les Canadiens ne soient pas exposés à des niveaux de pesticides présentant un risque pour la santé, tout en reconnaissant l’importance des pesticides dans la production alimentaire au Canada. Si l’ARLA collabore avec divers acteurs pour mettre au point des stratégies intégrées de lutte contre les ravageurs, la réduction de l’usage des pesticides reste une responsabilité partagée par la société toute entière – producteurs agricoles, industrie, universitaires, agronomes, gouvernements provinciaux, conseils consultatifs, consommateurs, citoyens, et plus encore.
Non Bruce ce n’est pas ce que le statement assumes. Misère de misère…pfuuuu
Ma critique de ses critiques
En ce qui a trait à ses reproches sur le supposé système réglementaire dépassé de l’ARLA, il est malheureusement complexe pour moi d’obtenir des renseignements précis sans mener une investigation digne d’un journaliste, ce que mes compétences et contraintes de temps ne permettent pas.
Cependant, compte tenu de la tendance persistante de ce chercheur à faire preuve d’un manque de discernement et à dramatiser, il est tout à fait légitime de douter de la pertinence et de l’exactitude de ses déclarations.
Essayons quand même d’y voir clair
Lanphear se demande pourquoi l’ARLA s’appuie majoritairement sur les études toxicologiques plutôt que sur les études épidémiologiques. Même sans connaître la répartition idéale entre ces deux types d’études, il semble logique de privilégier les études toxicologiques. Ces dernières sont essentielles lors de l’homologation initiale d’un produit, car elles sont les seules disponibles à ce stade. Leur standardisation permet l’établissement de protocoles précis, une meilleure compréhension des effets et de la toxicité d’un produit ainsi que l’élaboration de courbes dose-réponse. Bien que précieuses pour élaborer des hypothèses, la valeur des études épidémiologiques est limitée par les variables confondantes et l’absence de protocoles standardisés. La toxicologie reste le pilier essentiel pour définir les dangers et les risques associés à un produit. L’accent mis sur les études toxicologiques n’est donc pas seulement une question de commodité(convinient), comme le suggère Lanphear, mais bien une nécessité scientifique et méthodologique. (Qu’on me corrige si j’ai tort ici)
Quant au problème de transparence dans l’accès aux données, le professeur admet lui-même dans sa lettre que « des contraintes juridiques peuvent avoir empêché le personnel de l’ARLA de discuter de certains pesticides sujets à controverse ». La question de l’accès aux données est un enjeu complexe qui, bien entendu, ne saurait être résolu en quelques mois seulement. Si le concept de secret industriel est largement reconnu, face à une société qui se préoccupe de plus en plus des impacts des pesticides (à juste titre ou non), il sera nécessaire de trouver une voie qui concilie droits intellectuels et transparence. Ce faisant, nous pourrons rétablir une certaine confiance auprès du public, actuellement abreuvé de théories du complot véhiculées par les médias.
Populisme et démocratie ne font pas bon ménage
D’après un sondage, 55% des jeunes Canadiens estiment que tous les pesticides devraient être interdits. Lanphear estime que ces statistiques soulèvent des questions pertinentes quant à la manière dont le public devrait être en mesure de contribuer à la gestion et à la régulation des pesticides dans un système démocratique. Des questions, certes fascinantes, mais profondément effrayantes.

Bien sûr, j’adhère au principe de démocratie, mais une démocratie ne peut être fonctionnelle qu’avec des citoyens informés et des institutions efficaces qui jouissent de la confiance du public et d’une certaine indépendance face au parti politique en place. Comment voulez-vous avoir des citoyens informés si même nos journalistes n’ont généralement pas la moindre idée du fonctionnement de ces agences et institutions et de la complexité du système agricole. C’est inquiétant.
Y a-t-il place à l’amélioration dans le fonctionnement de l’ARLA ? Évidemment. Par contre, je suis convaincu que l’agence prendra les initiatives requises pour améliorer progressivement ses pratiques. En l’absence d’éléments probants qui prouveraient le contraire, je ne suis pas d’accord avec Lanphear pour penser qu’une réforme majeure soit nécessaire à l’ARLA. Hélas, je suis moins optimiste en ce qui a trait à nos médias qui, depuis des années, semblent constamment échouer dans l’exécution de leur mission.
L’année dernière, la suspension de toutes les consultations au sujet de propositions d’augmentation des limites maximales de résidus de pesticides par le gouvernement Trudeau pour des motifs évidents de politique ainsi que la nomination d’un activiste démagogue comme Bruce Lanphear au sein de l’ARLA, soulèvent de sérieuses questions. Ces actions mettent en péril la capacité future de l’ARLA à mener de manière adéquate sa mission cruciale de gestion des risques. Il est à craindre que ce soit nos démocraties et nos sociétés qui en subissent les conséquences.
Mes trois dernières fins de semaine ont été consacrées à l’écriture de cet article. Si jamais vous voulez m’encourager, c’est ici.
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Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel1-Librement inspiré de la phrase original: C’est pas la size qui compte, c’est la way que tu la handle. (scuser la)
2-Bon, évidemment, les agences de santé publique comme l’ARLA et l’EPA n’existaient pas à l’époque glorieuse de l’arsenic et du DDT, mais vous comprenez mon point de vue, n’est-ce pas ?
Mise en garde : Je vous invite à regarder les vidéos en entier. Certains pourront me reprocher de sélectionner moi-même habilement les extraits qui soutiennent mon point de vue, sans mentionner les nuances parfois apportées dans certaines de ces vidéos. Mais cela revient à l’argument central que je soulève dans le texte concernant la problématique Lanphear. C’est-à-dire qu’il s’agit de brouiller constamment les frontières entre l’exposition à des molécules risquées et d’autres beaucoup moins.

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