Néonicotinoïde, le coupable facile

La nouvelle mise en œuvre de la stratégie québécoise sur les pesticides et la publication récente d’études a ramené dans l’actualité la question de l’utilisation des néonicotinoïdes et du risque posé à la santé des insectes pollinisateurs. Nous aimerions rappeler la complexité du dossier.

Déclin des abeilles?

Il y a quelques années, à la suite d’une forte mortalité subite chez les abeilles domestiques, les médias annonçaient la fin de ces pollinisateurs en termes apocalyptiques ( »beecalypse » ,  »beemageddon »). Aujourd’hui, force est de constater que cette prédiction ne s’est pas avérée puisque les colonies d’abeilles sont plutôt en augmentation partout en Europe au Canada et aux États-Unis et que le taux de mortalité, bien que variable d’une année à l’autre, semble diminuer, en général. Il faut savoir que, depuis ses lointains débuts, l’apiculture a régulièrement été touchée par des épisodes de mortalité massive : le mystérieux syndrome d’effondrement des colonies est donc loin d’être propre à notre époque. 

Il est plus risqué de se prononcer sur la dynamique des populations d’abeilles sauvages en raison de l’insuffisance des donnés historiques (plus de 20 000 espèces). Certaines études démontreraient une diminution radicale chez certaines espèces, mais le faible échantillonnage et la durée des observations rend périlleuse l’extrapolation des résultats à l’ensemble des espèces. À l’inverse, une étude publiée en 2013 sur la fluctuation des populations de pollinisateurs sauvages à l’aide de données recueillies sur 140 ans a bien constaté un déclin, mais chez seulement 3 des 187 espèces étudiées.1 Devant ces résultats contradictoires, il faut évidemment poursuivre les recherches sur ces insectes si essentiels aux sociétés humaines. Heureusement, l’attention croissante portée aux pollinisateurs depuis quelques années devrait nous permettre, dans un avenir rapproché, d’avoir un portrait beaucoup plus détaillé et fidèle de la situation.

Nous savons tout de même que l’état de certaines populations d’abeilles sauvages et domestiques est très préoccupante. Pour certains, la cause est entendue et le grand coupable connu : les néonicotinoïdes. Malgré tout, des voix s’élèvent pour dénoncer la diabolisation sans nuance des pesticides et attirer l’attention sur d’autres facteurs autrement plus cruciaux. La voix des apiculteurs, par exemple. En réponse à un questionnaire du MAPAQ, ils ont d’abord incriminé les conditions climatiques défavorables, les problème de reines, le manque de nourriture et les maladies avant de mentionner les pesticides en 6e place !

Un phénomène multifactoriel

Chaque espèce d’abeille a des besoins particuliers et il est donc laborieux de déterminer les facteurs qui contribuent à la santé ou au déclin d’une population donnée. Certaines espèces moins spécialisées ou plus aptes à parcourir de longues distances pour se nourrir sont moins affectées par la monoculture, mais pour celles qui se nourrissent du nectar et du pollen d’une faible variété de fleurs ou dont la zone d’exploration est plus limitée, le manque de biodiversité végétale est désastreuse. Un autre enjeu de taille est la qualité nutritive du pollen et du nectar. En effet, les pollinisateurs ont besoin d’un apport important en protéines et les plantes souvent retrouvées dans nos champs en monoculture (maïs, tournesol, sarrasin) présentent en général des valeurs protéiques très faibles. On a même remarqué une baisse de qualité du pollen chez les plantes sauvages comme la verge d’or, qui aurait perdu 1/3 de sa valeur protéique en seulement 175 ans sans doute en raison de la hausse du CO2 dans l’atmosphère.2 Même constat pour la teneur en gras du pollen et c’est une mauvaise nouvelle, car les lipides exercent une activité antimicrobienne et antifongique chez ces insectes.

Par ailleurs, nos abeilles domestiques représentent une concurrence pour les autres pollinisateurs en ce qui a trait aux ressources alimentaires et, surtout, elles sont des vecteurs potentiels de maladie. Selon plusieurs études,3,4,5l’introduction d’abeilles domestiques dans un écosystème est rarement une bonne nouvelle pour les pollinisateurs sauvages. On peut se demander si l’engouement actuel pour l’apiculture, dont l’apiculture urbaine, est vraiment une bonne chose.

Il y a aussi le morcellement du territoire qui nuit à la variabilité génétique, la transhumance des abeilles domestiques qui accélère la propagation des maladies, le manque de sites et de matériel de nidification et, finalement, les changements climatiques, qui bouleversent la répartition géographique des parasites, virus, bactéries et prédateurs. Il est alors légitime de se demander si l’exposition des pollinisateurs aux pesticides accroît leur vulnérabilité à ces éléments ou si, à l’inverse, leur sensibilité accrue aux pesticides est une conséquence de ces mêmes éléments.

Néonicotinoïdes : consensus scientifique ou médiatique?

À parcourir les médias, on pourrait croire à un consensus scientifique relativement à l’importance de l’impact des néonicotinoïdes sur l’environnement. Deux phénomènes concourent à créer cette fausse impression : d’abord, la couverture des études (rigoureuses ou douteuses) qui concluent à un risque important est sans commune mesure avec celle qui est réservée aux conclusions moins alarmistes Ensuite, il faut constater la prépondérance médiatique des groupes environnementaux anti-pesticides dans ce débat. À ce chapitre, il est étonnant de voir que le Groupe de travail sur les pesticides systémiques soit devenu la référence scientifique pour les médias. Son objectif premier est de faire interdire les néonicotinoïdes et il est donc à la recherche d’études qui confirment la validité de cet objectif. Cet activisme est tout à fait légitime et bien intentionné, mais activisme et science ne font pas souvent bon ménage et les médias feraient bien de ne pas confondre lobbyisme et démarche scientifique.

S’il y a un consensus sur les néonicotinoïdes, c’est sur la dangerosité pour les pollinisateurs. Rien d’étonnant de la part d’un produit conçu pour agir sur le système nerveux central des insectes. Là où l’unanimité s’effrite c’est sur le niveau de risque pour les pollinisateurs et l’environnement (amphibiens, petits mammifères, etc.). À ce jour, les grandes études de terrain suscitent beaucoup d’interrogations et bien peu de réponses. Ainsi, pourquoi certains néonicotinoïdes semblent-ils poser un risque, mais uniquement pour certaines espèces d’abeilles et dans certaines conditions? 6

Les évaluations de trois néonicotinoïdes controversés publiées fin février 2018 par l’ Aurorité européenne de sécurité des aliments(EFSA) ont permis d’éclaircir certains points et elles semblent indiquer un risque parfois important, mais très variable selon le néonicotinoïde et le type d’exposition (pollen, poussière ou eau). Ces données permettront peut-être d’élaborer des restrictions sur mesure et d’éviter une interdiction mur à mur sans égard aux conséquences. Mentionnons tout de même que plusieurs contestent les critères d’évaluation du risque utilisés par l’EFSA : apparemment, pratiquement aucun pesticide traditionnel ou biologique ne passerait ce test !7

Inutiles, les néonicotinoïdes?

Selon le Groupe de travail sur les pesticides systémiques, l’utilisation des néonicotinoïdes serait inutile. Si on ne se limitait pas aux titres et aux sous-titres des articles parus récemment à ce sujet, on apprenait que le groupe militant admettait que, pour certaines cultures, les néonicotinoïdes demeuraient un outil essentiel. Ils ont raison : pour le moment, se passer complètement des néonicotinoïdes est difficilement envisageable à moins d’accepter de recourir à d’autres pesticides plus toxiques et moins efficaces.

Il est généralement admis que les données actuelles ont de quoi nous inquiéter. Nous devons trouver des solutions pour réduire notre dépendance aux néonicotinoïdes ou, faute de mieux, limiter au minimum le risque associé à leur utilisation. Certaines solutions existent et pourraient se révéler très efficaces dans certains contextes de culture, mais il n’y a pas de panacée en vue. Au cours des dernières années, l’Europe a fortement restreint le recours à certains néonicotinoïdes et les résultats semblent inquiétants : récoltes souvent désastreuses ou maintien du rendement, mais au coût d’une d’application massive et répétée de pesticides hautement toxiques (organophosphorés, pyréthrinoïdes, etc.).8

Il faut se poser les bonnes questions et se préparer à des réponses parfois douloureuses. Avançons prudemment, sinon ni les abeilles, ni l’environnement, ni les agriculteurs n’en sortiront gagnants. Seules les ONG en croisade contre les néonicotinoïdes pourront se réjouir de leur victoire à la Pyrrhus.

bébé

Bébé mignon mélangé avec titre anxiogène. L’arme redoutable des ONG.

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