Voulez-vous vraiment le savoir Madame Lortie?

Qui ne veut pas qu’on interdise les «néonics» ?

Chère Marie-Claude Lortie,

J’essaie d’éviter de lire vos chroniques agricoles, car elles me mettent généralement en rogne. Je ne peux pas vraiment vous en vouloir :  vos intentions sont sûrement pures, mais couvrir la scène agricole nécessite de  posséder ou d’acquérir un minimum de connaissances (biologie, toxicologie, agronomie, économie, etc.). Pourtant quand  j’ai lu le titre d’une récente chronique , “Qui ne veut pas qu’on interdise les ‘’néonics ? ’’, j’ai cliqué, j’ai lu et j’ai soupiré. 

Qui ne veut pas qu’on interdise les néonics? Vous posez la question et vous invitez même les gens qui le savent à vous répondre. De bonne foi ? J’en doute :  les réponses sont assez facilement accessibles sur les z’internet. Pourquoi ne pas avoir posé la question aux gens compétents ? Tsé, c’est un peu ça la job de journaliste. Je sais, vous êtes chroniqueuse, mais la responsabilité journalistique demeure. 

Les néonics sont inutiles seulement lorsqu’ils sont inutiles

Alors les néonicotinoïdes sont-ils vraiment inutiles? Bien sûr que non. D’abord les néonicotinoïdes sont une classe d’insecticides, c’est donc qu’il y en a plusieurs, dont certains plus problématiques. On les utilise pour une multitude de cultures et on les applique de différentes manières. La fameuse étude québécoise de madame Labrie, que vous citez, est intéressante et apporte de l’information cruciale. Or, elle ne dit pas qu’ils sont inutiles de façon générale. En fait, ils seraient en gros inutiles probablement en prophylaxie pour les cultures de maïs et de soya au Québec. Un constat encourageant, car il indique qu’on pourrait probablement réduire radicalement l’usage de ces néonicotinoïdes chez nous, la plupart des années. De là à dire qu’il faudrait interdire leur utilisation A mari usque ad mare…  En Europe, l’interdiction mur à mur des néonicotinoïdes a provoqué une importante chute de rendement dans certaines cultures et vu le nombre de demandes de dérogations d’urgence pour l’utilisation de néonics, on ne peut pas parler de success story

Pourrait-on réduire radicalement leur utilisation? Les nouvelles restrictions sont-elles insuffisantes? Je ne sais pas. Peut-être, mais je n’ai pas l’intention, pour le moment, de réviser la littérature scientifique sur le sujet. Je fais plutôt le pari que Santé Canada et l’ARLA l’ont fait avec rigueur (je sais, quelle naïveté de ma part). Par contre, si vous aviez pris le temps de lire l’étude de madame Labrie, vous auriez sans doute pu remarquer que les auteurs reconnaissent la pertinence de leur utilisation dans certains contextes.1 Si on peut évidemment améliorer et peaufiner nos techniques de lutte intégrée, il est utopique, du moins pour le moment, d’espérer pouvoir se passer totalement d’insecticides. On peut probablement mieux encadrer l’utilisation des néonic, peut-être restreindre certains usages et accompagner les agriculteurs pour favoriser une utilisation adéquate de ces produits comme, par exemple, améliorer les techniques d’application pour limiter les effets collatéraux…etc. Les interdire, mais pour les remplacer par quoi?

Il ne faut pas l’oublier, les néonicotinoïdes représentent souvent un moindre mal et ils ont remplacé, dans bien des cas, des classes de pesticides beaucoup plus problématiques comme les organophosphosphates. Attardons-nous maintenant au reste de la chronique. 

Aucune certitude, mais il est hautement probable que vous êtes dans le champ.  

Laissez-moi vous guider dans le monde méconnu de la gestion de risque, des compromis et de la science avec un grand S. Vous employez le mot précaution probablement en référence au principe de précaution. Peu de gens comprennent vraiment ce concept. Vous écrivez : si c’est potentiellement dangereux, on s’inquiète et on met le pied sur le frein. C’est vrai, mais c’est seulement la première étape. En effet, tout ce que nous utilisons au jour le jour est potentiellement dangereux, très dangereux même. Donc, si on s’arrête à ce critère, on a tout un ménage à faire !!! Une fois les dangers probables identifiés, on fait une analyse pour comprendre comment ces dangers pourraient poser un risque. À l’étape suivante, on estime la probabilité que ces risques posent vraiment des problèmes et de quelle envergure. Ensuite, on réfléchit à la façon de diminuer ces risques aussi bas que raisonnablement possible. Pour terminer, on fait l’analyse de tout ça et on passe en mode évaluation du rapport risque/bénéfice de l’utilisation d’un produit ou d’une technologie.

Partant du principe que le risque zéro n’existe pas, on essaye d’évaluer si le jeu en vaut la chandelle. Une fois la décision prise, celle-ci pourra évidemment évoluer en fonction des nouvelles données. C’est ce que le ministère de l’Environnement et de la lutte contre les changements climatiques du Québec nous dit quand il parle de projet d’acquisition de connaissances pour mieux cerner les risques associés à ces pesticides. C’est d’ailleurs souvent à la suite de ces projets d’acquisition qu’on finit par interdire des produits phytosanitaires. Jamais de ‘’non’’ ou ‘’interdit’’ dites-vous? Je serais heureux de vous fournir la liste des produits retirés du marché dans les dernières décennies. Notez qu’on n’a pas eu à attendre la certitude qu’ils posaient problème, juste suffisamment de données pour juger que le jeu n’en valait plus la chandelle. Pas besoin de certitude, la science ne repose pas sur des certitudes, mais bien sur des probabilités. D’ailleurs, certains produits phytosanitaires utilisés en bio ont aussi fini par être retirés du marché parce qu’ils posaient des risques ‘’importants’’ pour la santé et l’environnement. Vous êtes au courant qu’on utilise des pesticides en Bio, n’est-ce pas? À lire votre texte, j’ai l’impression que non. Vous êtes consciente que l’empreinte environnementale pour les produits bio est généralement plus importante qu’en agriculture conventionnelle et qu’ils ne sont pas nécessairement plus propre? Tout le monde n’a pas non plus les moyens de payer beaucoup plus cher pour s’alimenter. 

Je suis pas complotiste mais….

Bien sûr, les fermiers seraient les premiers ravis s’ils pouvaient éliminer l’utilisation des pesticides sans accroître leur charge de travail. Après tout, ils sont en première ligne et ils doivent débourser de l’argent pour l’achat d’intrants phytosanitaires. Bien sûr, les pesticides utilisés en conventionnel et en bio posent des risques et sont dangereux. Mais ce sont des risques parmi tant d’autres. Sont-ils acceptables? Enfin, si nous devions vivre dans un monde sans pesticides, la santé globales des consommateurs, des agriculteurs et de l’environnement serait-elle meilleure ? J’en doute. Oui, l’utilisation des pesticides affecte autre chose que les mauvaises herbes, insectes nuisibles et moisissures, mais nous quittons alors le monde des licornes pour entrer dans celui des compromis. Non, vous n’êtes pas grano, parano ou hystérique, juste pas outillée correctement pour appréhender la complexité du monde. Par contre et malgré ce que vous dites, vous tombez dans le piège du Complotisme 101 avec votre journalisme d’insinuation.

Qui a convaincu Santé Canada que c’était une mauvaise idée de vouloir tout interdire?

Qui ne veut-on pas irriter ?

Ouh là là, vous posez les questions qui dérangent, c’est ça? Vous remettez en question la narration officielle? Faites vos recherches, direz-vous. Mais vous insinuez quoi alors avec vos fausses questions? Que l’industrie a soudoyé les scientifiques de haut niveau qui travaillent à l’ARLA et à Santé Canada? Combien doit-on payer autant de gens pour qu’ils gardent le silence si longtemps? Tsé, quand je disais Complotisme 101… Est-ce qu’il y a consensus à l’ARLA autour des nouvelles mesures sur les néonics ? J’en doute fort. L’implication de l’industrie dans la consultation a-t-elle pu faire pencher la balance un peu? Peut-être, mais c’est normal de consulter  tous les acteurs dans ce genre de dossier. Par contre, de là à faire vos insinuations douteuses… Vous êtes à la Presse, pas sur un forum QAnon.

Appliquons le principe de précaution au principe de précaution

Oui, mais l’Europe dans tout ça, me direz-vous ? Ils les ont bien interdit les fameux néonicotinoïdes? Oui, c’est vrai, mais c’est là qu’on revient au fameux principe de précaution, pas le vrai principe de précaution, mais bien celui redéfini par les activistes et les journalistes anti-pesticides comme vous. Le principe de précaution devient la carte joker qu’on utilise pour interdire toute chose à laquelle on s’oppose idéologiquement. Les données ou critères nécessaires pour juger du risque acceptable d’une technologie deviennent des objectifs à la queue glissante, moving the goalpost comme on dit. Le calcul risque-bénéfice est souvent arbitraire. On ne tient plus compte des bénéfices ni des risques globales qu’implique la non-utilisation d’une technologie(le biai du risque zéro). C’est drôle que vous parliez de l’événement des vaccins AstraZeneca en Europe, car c’est vraiment un bon exemple de l’absurdité du pseudo principe de précaution. On découvre la possibilité d’un risque potentiel d’effet secondaire extrêmement rare et on décide de tout stopper connaissant très bien les conséquences d’une pause de la vaccination déjà mal partie en Europe. Pourquoi l’Europe est-elle prisonnière de cette interprétation inexacte du principe de précaution? Bonne question, pas de réponse simple à vous donner malheureusement. On peut supposer par contre que les médias en sont en bonne partie responsables. If it bleeds it leads.

Je sais, je n’ai pas été tendre avec vous, mais si je peux me permettre de vous donner un conseil, recueillez un peu plus d’informations et essayez de déterminer les concepts importants à maîtriser pour mieux comprendre les enjeux du monde agricole. Mettez en place des actions pour réduire le risque de dire n’importe quoi. (Ex. : consulter des gens compétents dans le domaine, consulter les données disponibles etc). Par contre, je ne vais pas exiger de vous une certitude au sujet de la véracité de vos écrits. C’est  impossible ou alors personne au monde ne serait qualifié pour le faire. Cependant, avant d’avoir fait vos devoirs, je crois qu’il serait bien de mettre un frein quelque temps à vos chroniques agricoles. C’est ça, le principe de précaution. 


——————–Fin————————-


1)-In Europe, the presence of 5 to 10 larvae per m2 caused 30% mortality of maize seedlings [83]. Furlan [78] observed that a loss of 1 corn plant per m2 could cause significant yield losses.

-However, they could become a problem in some years, sporadically, when harsh weather conditions are experienced [47,48,91,92]. The wet springs that sometimes occur in Quebec can increase the damage caused by those pests, and insecticide seed treatments could be useful in such condition.

-Some studies have reported an increase in yield associated with insecticide seed treatment when wireworms were present in high abundance [61] or when more than two pest species were present [51]. For example, Wilde et al. [61] evaluated the effect of seed treatments on wireworms in corn and found that this approach increased plant stands and grain yield almost 50% of the time, mainly when insects were present in high numbers.

-results in an analysis of 91 trials on 14 years in mid-south USA, with global yield gain of 700 kg/ha in corn treated with Impact of neonicotinoid seed treatments on field crop yield: https://doi.org/10.1371/journal.pone.0229136

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